L’intelligence artificielle conversationnelle s’est installée dans le quotidien des jeunes à une vitesse impressionnante. ChatGPT, Gemini, Copilot ou encore d’autres assistants IA sont désormais utilisés dès le collège pour les devoirs, les loisirs, mais aussi pour parler de sujets personnels, de stress ou de mal-être. Une récente étude Ipsos BVA réalisée pour le Groupe VYV et la CNIL auprès de 3 800 jeunes Européens âgés de 11 à 25 ans met en lumière une réalité préoccupante : l’IA devient progressivement un interlocuteur émotionnel pour une partie de la jeunesse.

En tant qu’expert en prévention des usages numériques et intervenant auprès des collégiens, lycéens, étudiants, parents et professionnels de l’éducation, j’observe cette évolution sur le terrain depuis plusieurs mois. Derrière les bénéfices pédagogiques évidents de l’intelligence artificielle se cachent aussi des risques psychologiques, sociaux et liés à la protection des données personnelles qu’il devient urgent de comprendre.

Une génération qui utilise massivement l’intelligence artificielle

L’étude révèle que 86 % des jeunes Français utilisent déjà des outils d’IA. Cette adoption commence très tôt, dès l’âge de 11 ans.

Dans un premier temps, les usages sont principalement scolaires et professionnels. Les jeunes utilisent l’IA pour rédiger des textes, résumer des cours, réviser des examens ou obtenir de l’aide dans leurs devoirs. Mais l’enquête montre également une autre réalité beaucoup plus sensible : l’IA n’est plus seulement un outil de travail. Elle devient progressivement un espace de discussion, de réconfort et parfois même de soutien émotionnel. Près de la moitié des jeunes Français déclarent utiliser l’IA pour parler de sujets personnels ou intimes.

Dans mes interventions en milieu scolaire, ce phénomène revient de plus en plus souvent. Certains adolescents expliquent utiliser l’IA parce qu’elle répond immédiatement, ne juge pas et semble toujours disponible. Cette disponibilité permanente crée une relation particulière, parfois très forte émotionnellement.

L’IA devient un “confident” pour certains adolescents

L’étude Ipsos BVA montre que 64 % des jeunes utilisant l’IA pour des sujets personnels considèrent celle-ci comme un “conseiller de vie”. 61 % la voient comme un confident et 46 % comme une forme de “psy”. Ces chiffres doivent interpeller.

Un adolescent en situation de fragilité psychologique peut rapidement développer une dépendance émotionnelle envers une intelligence artificielle. Contrairement à un professionnel de santé, une IA n’a ni conscience, ni responsabilité morale, ni capacité réelle à détecter une urgence psychologique. Le problème est d’autant plus préoccupant que les jeunes souffrant d’anxiété sont ceux qui utilisent le plus ces outils pour parler de leurs problèmes personnels. Dans certaines situations, l’IA peut donner l’illusion d’une écoute bienveillante et rassurante. Pourtant, elle reste un système automatisé entraîné à produire des réponses crédibles, pas à accompagner psychologiquement un adolescent vulnérable.

Lors de mes formations auprès des établissements scolaires et des professionnels de l’enfance, j’insiste particulièrement sur ce point : il ne faut pas banaliser la relation émotionnelle que certains jeunes développent avec les intelligences artificielles conversationnelles.

Des risques importants pour la santé mentale et la vie privée

L’étude met également en évidence une forte méconnaissance des enjeux liés aux données personnelles. Seul un tiers des jeunes Français déclare savoir ce que deviennent les informations confiées aux outils d’IA. Pourtant, beaucoup partagent déjà des informations extrêmement sensibles : problèmes familiaux, stress, relations amoureuses, harcèlement ou mal-être psychologique.

C’est un sujet majeur de prévention numérique. De nombreux adolescents pensent encore que leurs conversations avec une IA sont totalement privées ou supprimées automatiquement. En réalité, certaines données peuvent être conservées, analysées ou utilisées pour entraîner les modèles.

Autre élément préoccupant : près d’un jeune Français sur deux estime que l’utilisation de l’IA peut conduire à l’isolement ou fragiliser le bien-être psychologique. Cette prise de conscience existe donc déjà chez les jeunes eux-mêmes. Dans les établissements où j’interviens, beaucoup d’élèves reconnaissent utiliser l’IA pour éviter de parler à leurs proches ou par peur du jugement. Ce glissement vers des interactions artificielles au détriment des échanges humains est un véritable enjeu éducatif et sociétal.

Pourquoi la prévention et l’éducation numérique deviennent indispensables

L’un des enseignements les plus importants de cette étude est probablement celui-ci : 85 % des jeunes souhaitent être mieux informés sur les risques liés à l’intelligence artificielle. Les adolescents ne demandent pas l’interdiction de l’IA. Ils demandent des repères, des explications et un accompagnement.

C’est exactement l’objectif des actions de prévention que je mène dans les collèges, lycées, établissements spécialisés et structures de protection de l’enfance. Aujourd’hui, former les jeunes à l’IA ne consiste plus uniquement à expliquer comment utiliser ChatGPT pour les devoirs. Il faut aussi leur apprendre ce qu’une IA peut ou ne peut pas comprendre, quels contenus ne doivent jamais être partagés, comment vérifier les réponses générées et pourquoi l’IA ne doit jamais remplacer une aide humaine ou médicale.

L’intelligence artificielle transforme déjà profondément les habitudes des jeunes Européens. Si elle représente un formidable outil pédagogique et créatif, elle soulève aussi des questions majeures concernant la santé mentale, l’isolement social et la protection des données personnelles. Les chiffres de l’étude Ipsos BVA montrent clairement qu’une partie de la jeunesse développe une relation émotionnelle forte avec ces outils numériques.

Face à cette évolution, la prévention numérique et l’éducation à l’IA deviennent essentielles. Depuis plusieurs années, j’interviens dans les établissements scolaires, structures spécialisées et conférences pour sensibiliser les jeunes, les parents et les professionnels aux dangers du numérique, du cyberharcèlement, des réseaux sociaux et désormais des usages liés à l’intelligence artificielle.

Si vous êtes un établissement scolaire, une collectivité, une association ou une structure éducative et que vous souhaitez organiser une intervention ou une formation autour de l’IA, de la cybersécurité et de la prévention des usages numériques, vous pouvez me contacter via Prevention-Internet.fr.

Inscrivez-vous à notre newsletter